Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu

L’assassinat de toute personne est un acte criminel inacceptable. Quand il s’agit de surcroît d’une personne investie de l’autorité de l’Etat, les faits prennent un caractère d’une gravité supplémentaire. Enfin, quand la motivation de l’agresseur est fondée sur un rejet unilatéral des valeurs de la République, portées par un enseignant dans l’exercice de ses fonctions, au nom de valeurs supérieures « attribuées » à  Dieu,  cela relève – comme cela est manifesté par l’acte de décapitation – de la barbarie pure et simple qui ne souffre aucune justification quelle qu’elle soit.

L’émotion compréhensible suscitée par ces faits donne lieu à une pléthore de réactions dont la grande majorité reflète l’indignation justifiée des citoyens et suscite des manifestations de soutien et de solidarité tout à fait appropriées ; elle engendre également des appels à la puissance publique – mais aussi à l’ensemble des citoyens –  d’agir concrètement contre une dérive de long terme qui met en danger le vivre ensemble régulé à la fois par les lois et parles valeurs de la nation.

Ce drame, repris et disséqué à longueur de journée par les médias – notamment les chaînes de télévision d’informations en continu – fait aussi apparaître les faiblesses d’un modèle de communication qui – de bonne foi la plupart du temps –laisse (presque) toutes les opinions s’exprimer au nom de la liberté d’expression et se trouve pris au piège de la concurrence et de la surenchère – notamment celle des réseaux sociaux.

Ainsi, ces débats qui devraient susciter l’unité, offrent la possibilité à certains partis politiques d’utiliser ce contexte émotionnel pour promouvoir leurs agendas particuliers et faire des amalgames, superficiellement cohérents, avec les questions telles que l’exercice des libertés publiques, les relations entre police, justice et l’exécution des peines, l’immigration, la police des frontières et l’Europe, sous le couvert d’une indignation feinte mais qui sert leurs objectifs.

L’échec patent de l’Etat – depuis plusieurs décennies – de s’adresser frontalement à ces problèmes fait surgir, dans un contexte international où des tendances similaires sont à l’œuvre, un réel danger de polarisation de l’opinion publique ; elle pourrait déboucher sur des  dérives autoritaires rappelant les pires expériences du 20ème siècle. Le climat ambiant s’y prête d’autant plus que la crise sanitaire de la Covid et les impératifs du réchauffement climatique ont habitué les citoyens à se plier à des injonctions jugées par certains inévitables vu l’urgence, et par d’autres liberticides.

Mais il faut aussi pointer du doigt les débats d’intellectuels qui,  au nom de leur appartenance à la communauté des « sachant », nous abreuvent de leurs lumières, souvent partisanes et empreintes d’idéologie. Ainsi le débat  sur la supériorité de la « loi de Dieu » sur la « loi de la République » (ou vice versa) me semble mal posé. (Avant de continuer je me déclare ici à la fois pratiquant catholique et farouche défenseur du libre-examen, ce en quoi je refuse de voir la moindre contradiction).

Par pure coïncidence, l’Evangile de ce dimanche relate la réponse du Christ à ceux qui lui demandait s’il était permis de payer l’impôt (aux romains qui occupaient la Judée). Sa réponse, sans ambiguïté, fut : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Il s’agit donc de distinguer entre des préceptes qui relèvent de deux ordres différents et qui, par conséquent, ne souffrent pas d’être évalués dans un quelconque rapport d’égalité ou de subordination.

Rapporté aux faits incriminés, César (la République) réclame que justice soit faite et Dieu – pour ceux qui y croient et à fortiori pour ceux qui n’y croient pas – n’a aucune place dans un argumentaire qui chercherait à justifier ou même expliquer les actions de l’assassin. Par contre, si je décide de prier – seul ou au sein de ma communauté religieuse – « pour le repos de l’âme » de la victime et/ou de l’agresseur, César n‘a pas vocation ni de m’autoriser ni de m’interdire de le faire au nom même du principe de laïcité dont il se réclame.

Tout autre est une discussion nécessaire sur les causes qui ont pu favoriser cette action délibérée en contravention des lois existantes ainsi que sur les mesures (législatives, réglementaires, sociétales) qu’il sied de prendre (et mettre en  œuvre) pour éviter – autant que faire se peut – la répétition de tels actes. C’est là un débat qui doit être ouvert et qui doit prendre en compte le fait que toute liberté individuelle est limitée par construction par celle dont bénéficie nos concitoyens ou, plus largement, la communauté humaine au nom des « droits de l’homme ». Il doit aussi intégrer le fait qu’aucune mesure légale ou réglementaire n’apportera une solution adéquate si elle n’entraîne pas l’adhésion du citoyen.

C’est en reconnaissance de cette réalité qu’un soutien sans réserves doit être apporté à l’éducation et à ceux qui ont la charge de la disséminer car elle constitue le ciment indispensable d’une vie apaisée en société.