D’une expression exprimant la fraternité entre êtres humains, la solidarité est devenue la condition de survie de l’espèce !

Quel mot magique ! Il suscite d’emblée un sentiment d’appartenance, de bienveillance, de bonne conscience, d’engagement en encourageant le dépassement de soi : cela implique une volonté d’agir en vue d’un objectif partagé lequel transcende les intérêts individuels. Il y a lieu de distinguer entre sa forme idéalisée qui appartient davantage à la sphère philosophique ou religieuse et sa forme pragmatique qui concerne sa mise en œuvre.

La solidarité idéalisée se retrouve ainsi imbriquée dans la confrontation de valeurs morales ou de  normes juridiques telles le « bien et le mal », les « droits individuels » opposés aux « droits collectifs ». Ou encore se réfère à des préceptes éthiques ou religieux tels que « ne pas faire à autrui ce que vous n’aimeriez pas qu’il vous fasse » ou « aimez votre prochain comme vous-même », etc.

Ce niveau de généralité se rencontre rarement dans la vie pratique où il se heurte souvent à des conflits d’intérêts ou à l’indifférence ; toutefois il s’en approche lorsqu’il s’agit de confronter un évènement ponctuel à forte charge émotionnelle pour lequel il est difficile d’établir une chaîne de responsabilités spécifiques entre la cause et l’effet. C’était jusqu’à récemment notamment le cas pour la solidarité qui se manifestait régulièrement à l’occasion de désastres dits « naturels » ; cependant, depuis que les connaissances en matière de réchauffement climatique ont identifié leurs causes, ils donnent lieu, maintenant, à de violentes confrontations d’intérêts qui fragilisent la « solidarité » nécessaire à surmonter cette problématique urgente d’envergure planétaire.

Un même évènement peut simultanément faire naître la solidarité, l’indifférence ou l’opposition. Par exemple l’Ukraine, victime incontestée d’une agression non provoquée, a suscité la solidarité « unanime » de l’UE ; celle-ci est cependant traversée par des intérêts divergents non seulement entre Etats Membres mais aussi en leur sein même, là où s’opposent partis politiques, secteurs économiques ou encore classes sociales ; de même, au niveau planétaire,  les traditions civilisationnelles ou culturelles ainsi que les intérêts géostratégiques ou économiques relèguent la solidarité – qu’elle soit morale ou juridique – à un accessoire utile pour ceux qui s’en réclament, cédant facilement le pas devant les exigences de la « real politiek » ou au confort de l’indifférence (voir les votes à l’Assemblée Générale de l’ONU).

Pour se voir décerner le qualificatif de « solidaire » une action doit se distinguer – mais ne pas nécessairement aller à l’encontre – des intérêts de ceux qui la soutiennent. Il est évident qu’une conjonction entre solidarité et intérêts – comme en Ukraine – rend l’action plus attrayante ; c’est dans l’identification et la promotion de cette conjonction que réside l’exemplarité des dirigeants appelés à soutenir de telles actions. Ainsi dans ce cas précis, les dangers que ferait courir à l’UE une défaite de l’Ukraine mettraient en cause la survie de nos régimes démocratiques et des valeurs civilisationnelles laborieusement élaborées au cours des siècles. Leur préservation est incommensurablement plus importante que les sacrifices demandés aux populations en termes de pouvoir d’achat, de privations temporaires et autres inconvénients pouvant aller jusqu’à l’intervention militaire directe et justifie donc, sans réserves, l’effort de solidarité demandé.

L’appel à la solidarité doit être manié avec grande prudence notamment lorsqu’il semble contredire des intérêts avérés à court terme ; dans ce cas une transparence assumée des conséquences dommageables éventuelles est indispensable pour obtenir l’assentiment de l’opinion publique. Celle-ci, correctement informée, sera beaucoup plus susceptible d’y apporter naturellement son soutien – par solidarité – que de s’y opposer. Cependant ici un obstacle de taille doit ici être franchi pour restaurer, après des années de déshérence, la crédibilité de la parole publique. Cette situation  est habilement exploitée par les oppositions et leur permet de dissimuler les conséquences tragiques d’un déni de solidarité, présenté comme une politique de défense d’intérêts immédiats vitaux du citoyen; c’est notamment la position de partis politiques comme le RN ou LFI en France, la Ligua ou  Forza Italia  en Italie qui critiquent les sanctions contre la Russie et soutienne leur abolition ; ce faisant, ils contribuent à l’affaiblissement de l’UE, objectif primordial de Poutine.

Les dernières révélations autour d’une complicité russe dans la chute du Président Draghi donnent froid dans le dos et doivent provoquer un sursaut. En effet, en ce qui concerne l’Ukraine les intérêts de chaque Pays Membre, qu’implique leur adhésion au traité, coïncident par construction avec ceux de l’UE ; si ce n’était pas/plus le cas, le Membre en question devrait se prévaloir de l’Article 50 du traité pour quitter l’UE. Par contre, son maintien au sein de l’UE est la reconnaissance de ce qu’aucun intérêt particulier « national » ne peut justifier un manque de solidarité aussi bien entre ses Membres qu’avec l’Ukraine. Le recours aux arguties juridiques découlant du TUE, comme par exemple la règle de l’unanimité régissant le vote de sanctions, n’a pour effet que d’affaiblir la position de l’Union sur la scène géopolitique, d’accroître sa vulnérabilité stratégique et tout cela en vidant de son sens le concept même de solidarité.

Les ramifications de la guerre en Ukraine ont démontré ses effets planétaires que ce soit sur le plan économique, financier, militaire, social et,  plus fondamentalement encore sur le plan politique et géostratégique,  où, dorénavant, des grandes puissances dotées de régimes autoritaires ont affiché clairement que leur objectif prioritaire était d’établir un nouvel ordre mondial, basé sur leur propres modèles.

Pourtant, toute tentative d’imposer, un nouvel ordre mondial ne peut que s’appuyer sur le concept de « solidarité » dans son acception la plus universaliste. Il s’impose impérativement à tous, ne fût-ce que pour assurer la survie même de la planète menacée de destruction totale, que ce soit par le réchauffement climatique abondé par l’activité humaine débridée ou par les arsenaux d’armes nucléaires dont l’utilisation est synonyme d’Armageddon.

Ce constat exclu, par construction, la tolérance d’un conflit qui opposerait frontalement les tenants du statu quo aux régimes autoritaires émergeants. La difficulté essentielle provient de l’incompatibilité des systèmes de valeurs des deux camps alors qu’ils encourent le risque d’une destruction mutuelle totale en cas de guerre. Le jeu des provocations (nucléaires), menées à l’heure actuelle, peut déraper à tout instant avec des conséquences irréversibles.

Un autre obstacle important résulte des progrès considérables enregistrés dans le domaine de la communication qui ont propagé à l’ensemble du globe la conscience des inégalités profondes existantes entre populations ; si elles ont toujours existé, leur visibilité planétaire les rend aujourd’hui insupportables.

La survie de la planète exige donc de toute urgence l’instauration d’un ordre mondial « SOLIDAIRE » auquel tous sont appelés à contribuer. En haut de l’agenda doit figurer l’élimination définitive et contrôlée des arsenaux nucléaires et une répartition acceptables des efforts liés à la limitation du réchauffement climatique. Sans ce préalable, nous lèguerons à nos héritiers un globe armé d’un fusible qui se consume et peut exploser à tout moment.

Le réajustement de l’ordre mondial implique des sacrifices incontournables, notamment pour les pays développés qui devront accepter la jouissance d’une part plus restreinte des ressources globales, non pour éliminer les inégalités qui sont inhérentes à la nature humaine, mais pour assurer plus de justice sociale et assurer la préservation de l’espèce. Dans les faits ces ajustements seront en grande partie compensés par l’évolution des connaissances et la poursuite de l’innovation qui en amortiront largement les effets. Alors que la génération actuelle, qui détient le pouvoir et les richesses, peut craindre les conséquences de tels bouleversements, de nombreux signes laissent penser que les jeunes sont mieux préparés et même enthousiastes à l’idée de relever le défi ; notre manque de solidarité ne doit pas les priver de l’opportunité d’essayer.

Mais ce n’est pas tant par un transfert de richesses qu’une nouvelle harmonie peut progressivement s’établir entre les hommes. Il convient, en effet de reconnaître que le système de valeurs occidentales a démontré de manière consistante au cours des 500 dernières années, sa capacité unique – comparée à tout autre système – et malgré ses profondes défaillances et injustices, à subvenir aux besoins matériels de l’homme et notamment de s’adapter à l’explosion démographique de l’espèce. Il faut se donner tous les moyens possibles pour relever le défi colossal qui se présente et c’est donc à partir de ce système que doit évoluer la transformation profonde de la société; c’est seulement ainsi que le spectre de la disparition de la race humaine peut être conjuré.

Bruxelles, le 1er aout,  2022

Paul N. Goldschmidt

P.S. En me relisant, je suis frappé par les références quasi évangéliques d’une partie de son contenu : la proposition d’un nouvel ordre mondial basé sur la « solidarité » semble en effet relever de l’utopie. Elle s’apparente davantage aux traditions religieuses qui évoquent la « terre promise » et semble considérer comme acquise la « bonté » fondamentale de l’humanité. Tout en étant « croyant », j’espère que ceux qui mettent leur foi exclusivement dans le pouvoir de la science et la rationalité du comportement humain sont prêts à exercer leur influence dans ce combat existentiel aux côtés de ceux qui, comme moi, reconnaissent l’infini de « l’inconnaissable » et se sentent portés à ajouter à nos capacités limitées, le pouvoir de la prière.