Les souverainistes et les nationalistes se sont tirés une balle dans le pied!

L’agression armée unilatérale et la rhétorique fantasmée mais évocatrice de « dénazification » de Putin contre l’Ukraine ont contribué de manière décisive à la prise de conscience en Europe de la nécessité d’une solidarité sans faille de l’Union afin que ses Membres puissent partager une réelle « souveraineté européenne » au lieu de prétendre exercer une « souveraineté nationale » devenue visiblement factice. Chantre de ce concept, le Président Macron en particulier, mais aussi de nombreux autres leaders politiques, ont souligné les sacrifices pénibles incontournables auxquels le citoyen doit se préparer ainsi que le coût financier élevé dont il s’agira de répartir la charge de façon équitable en protégeant les plus démunis.

Simultanément, les discours souverainistes des partis nationaux-populistes se sont trouvés pris à contre-pied, interrompant brutalement leur emprise insidieuse sur la conscience d’une opinion publique trop longtemps préoccupée par son confort égoïste et son orientation individualiste. Malgré quelques diatribes électoralistes d’arrière- garde, prononcées en France par Le Pen, Zemmour et Mélenchon s’opposant à une suspension des achats de gaz russe, la population, dans sa grande majorité, semble convaincue de la nécessité des efforts à consentir pour préserver les valeurs de paix, de démocratie et de liberté, trop longtemps considérées comme ayant été acquises une fois pour toutes.

Si Poutine, encouragé par la mollesse de la réaction de l’Union lors de son occupation de la Crimée en 2014, résultat de la fragmentation des intérêts économiques des Pays Membres, avait pensé, que le déroulement de son intervention militaire s’apparenterait à celui de la réoccupation de la Rhénanie par les nazis en mars 1936,  il a sûrement été au moins aussi surpris que les 27 eux-mêmes de l’unanimité de la condamnation de son action et de la vigueur de la riposte que l’UE (avec le soutien de très nombreux autres acteurs) a mis en place en un temps record.

A court terme, la priorité doit être de mettre un terme aux souffrances physiques des belligérants, d’obtenir un cessez le feu, le réapprovisionnement des populations, le retrait de l’envahisseur et le rétablissement de l’autorité du gouvernement élu sur l’ensemble de son territoire. Cette négociation entre ukrainiens et russes ne doit pas être polluée par les intérêts de parties tierces. En particulier, toute levée des sanctions doit être considérée comme une conséquence d’un accord entre les parties et en aucun cas comme une condition préalable à sa mise en œuvre.

A plus long terme, parallèlement à la levée des sanctions, se pose la question de l’autonomie que l’UE doit atteindre pour assurer sa sécurité en matière de défense et celle de ses approvisionnements en matières premières, en énergie, et en produits industriels et agricoles de première nécessité. Ces objectifs ne peuvent se réaliser que par la combinaison du rapatriement de sites de production clés, accompagnée d’une diversification des sources d’approvisionnements des importations incontournables. D’évidence, cela ne peut se concevoir qu’à l’échelon européen. Cette politique a trouvé une première ébauche dans la proposition d’une solution adaptée et pérenne visant à se libérer, d’ici 2023, de la dépendance coupable, en particulier des fournitures russes en énergie, où l’UE – ou du moins certains de ses Membres – s’était laissée progressivement enfermée.
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Cela implique, à son tour, une révision approfondie des Traités comportant une réforme institutionnelle, entérinant la création d’un ensemble politique de type fédéral, capable de représenter les intérêts des citoyens européens sur un échiquier international où les rapports de forces sont en voie d’être très largement reconfigurés. Les réticences à s’embarquer dans ce processus lourd doivent être balayées devant l’urgence de la tâche.

Il est essentiel de profiter de cette unanimité providentielle, résultat des circonstances et des bévues de Poutine, pour la rendre irréversible, notamment (ce qui peut paraître paradoxal) en se dispensant de la règle des décisions prises à l’unanimité au profit d’un système de vote majoritaire, structuré de façon à protéger les intérêts légitimes des minorités. Seule une entité politique de la taille de l’Union peut prétendre rencontrer avec succès les défis mis en évidence par la guerre en Ukraine, auxquels s’ajoutent ceux, déjà identifiés, induits par le réchauffement climatique, la pandémie, la numérisation, etc., qui vont marquer profondément les conditions de vie sur notre planète.

Comme je l’avais pressenti dans un article précédent, loin de constituer une exception, le Plan de Relance est déjà relayé par une nouvelle proposition d’un financement mutualisé pour assurer l’indépendance énergétique ; il devrait cette fois pleinement profiter aux pays qui s’y étaient montrés les plus réticents (Allemagne, Pays-Bas…). Cette capacité d’emprunts à l’échelle de l’UE a été à peine entamée et  devra  nécessairement être accompagnée par une fiscalité européenne capable d’en assurer le service. Cette source indispensable de financement débouchera progressivement et naturellement sur l’émergence d’un marché des capitaux européen libellé en €, capable de rivaliser à terme avec celui des Etats-Unis que l’UE tente vainement de répliquer, faute d’une structure institutionnelle adéquate et de l’inachèvement de l’UEM.

Avant de conclure, il convient de rappeler qu’au moment de l’écriture, le conflit se poursuit avec son cortège de d’horreurs, de destructions, de morts, de blessés, de populations privées d’accès aux biens  et services essentiels, alors que se déploient également à travers le monde des gestes de soutien, d’humanité, de charité, de solidarité en réponse au courage dont les ukrainiens font preuve et qui force l’admiration. Ce conflit, dont rien ne justifie son lancement et encore moins sa brutalité, fait néanmoins peser sur le monde entier un risque existentiel rendu inédit par l’imprévisibilité et l’apparente autorité incontestée de son instigateur.

La distorsion des forces en présence à tous les niveaux exacerbe ces risques :

D’abord l’inégalité de la puissance militaire sur le terrain qui favorise très largement la Russie; tenue jusqu’à présent en échec par la résilience inébranlable des combattants militaires et civils ukrainiens, la frustration engendrée par ce revers semble conduire à l’accentuation des frappes destinées à démoraliser les populations des villes encerclées. Ils sont la cause de nombreuses violations du droit international dont la Cour de Justice de La Haye s’est déjà saisie.

Ensuite, les forces russes manquent de cohésion, étant partagées entre une armée régulière mal entraînée et commandée et une aviation moderne à côté d’un arsenal nucléaire surpuissant, théoriquement inutilisable par crainte d’une destruction  totale mutuellement assurée. Cette dualité entre la faiblesse et la force de l’armée russe augmente considérablement les risques d’escalade.

Il y a donc un risque non négligeable que Poutine, se voyant dans l’incapacité de réaliser ses objectifs, élargisse le conflit pour se donner une justification de menacer un Armageddon nucléaire en provoquant un pays membre de l’OTAN sous le prétexte du soutien militaire en matériel apporté à l’ennemi et/ou des sanctions qui déstabilisent son pays au point de provoquer l’effondrement de sa monnaie et de son économie. Cette dernière, de taille très modeste, comparable à celle de l’Espagne, est de fait progressivement coupée du marché mondial et soumise à l’équivalent d’une arme de destruction massive économique qui s’étend en son sein sur le modèle d’une pandémie.

Ce risque, immesurable, dont les conséquences, si avérées, pourraient être irréversibles,  doit cependant être assumé sous peine de soumettre la planète au chantage du premier dictateur venu, détenteur d’un tel arsenal, qui osera en proférer la menace.

Cette constatation oblige cependant l’ensemble des puissances, une fois les hostilités en cours terminées, de construire ensemble un nouveau système de sécurité mutuel international qui assure la destruction contrôlée et définitive de toutes les armes nucléaires ; en parallèle, il convient d’organiser une maîtrise partagée des « armes » de destructions massives économiques et financières pour éviter, malgré leur caractère moins directement létal, qu’une puissance singulière ne puisse exercer un pouvoir démesuré au détriment d’autres nations.

La démonstration que les mesures préventives de diversification des réserves russes n’a pas empêché une coopération entre la plupart des acteurs importants des marchés financiers internationaux (Etats-Unis, Eurozone, Grande-Bretagne, Suisse, Canada, Japon Singapore, Australie..), pour instaurer efficacement des sanctions, est une assurance qui plaide en faveur d’un modèle multilatérale qui, tout en en n’excluant pas l’usage, conditionne son efficacité à un large consensus les exécutants. L’UE devrait prendre le leadership d’une telle initiative qui pourrait être discutée sereinement au sein de la Banque des Règlements Internationaux et qui, le cas échéant, pourrait en coordonner la mise en œuvre éventuelle.

Ainsi se mettra en place, grâce à cet élan de solidarité suscité par l’agression de l’Ukraine par Poutine, une nouvelle Union Européenne – grande puissance souveraine – qui défendra indépendamment, mais conjointement avec ses alliés, la sécurité des peuples qui partagent les valeurs humanistes et civilisatrices dont l’UE peut s’enorgueillir.

Bruxelles, le 10  mars,  2022