A la suite du peuple Juif et de l’Eglise Catholique, le moment est venu pour la civilisation occidentale d’assumer le rôle de « Minorité créative » dans un monde globalisé.

C’est au cours d’une conférence, donnée à New York en octobre 2013, que le Grand Rabbin de Grande-Bretagne, Jonathan Sacks – déjà cité dans mon dernier article – a livré sa perspective du rôle du « peuple Juif » comme contributeur majeur à la « société » en général, tout en ayant eu grand soin de conserver son identité propre à travers l’histoire (https://www.firstthings.com/article/2014/01/on-creative-minorities). Il se réfère d’abord à la lettre du prophète Jérémie aux exilés à Babylone (Jer.29 :5-7) :

« Bâtissez des maisons, et habitez-les; plantez des jardins, et mangez-en les fruits. Prenez des femmes, et engendrez des fils et des filles; prenez des femmes pour vos fils, et donnez des maris à vos filles, afin qu’elles enfantent des fils et des filles; multipliez là où vous êtes, et ne diminuez pas. Recherchez le bien de la ville où je vous ai menés en captivité, et priez l’Éternel en sa faveur, parce que votre bonheur dépend du sien. »

Il s’agit donc pour les Juifs d’agir, là où ils se trouvent, en tant que « minorité créative » sans chercher à imposer une vision impérialiste par l’exercice du pouvoir, ou de faire du prosélytisme religieux pour exalter leurs croyances, mais de faire profiter l’ensemble d’une communauté de leur présence pour le bonheur de tous. Cette stratégie a permis à ce peuple de survivre à toutes les civilisations qui sont nées, se sont épanouies et ensuite ont décliné depuis 4000 ans. Malgré les vicissitudes et les épreuves qui ont marqué son histoire, ce peuple conserve une unité distinctive qui le singularise parmi les communautés, nations ou empires qui se sont succédés pendant cette période.

Ensuite, le Rabbin Sacks fait un saut de 2600 ans pour citer une conférence du Cardinal (futur Pape) Ratzinger en 2004 (« Les Racines chrétiennes de l’Europe »). Le Cardinal suggère que les Chrétiens devraient, à leur tour, se considérer comme une « minorité créative » au sein d’un monde diversifié, sans chercher à imposer ni leur pouvoir temporel ni leur foi, mais de se limiter à faire bénéficier le plus grand nombre des compétences et des valeurs qu’ils prétendent incarner. Cette proposition constitue un changement radical du comportement traditionnel qui a accompagné la civilisation européenne depuis l’Empereur romain Constantin, et qui a culminé par la colonisation et la domination du monde sans partage de l’Occident à laquelle l’(es) Eglise(s) chrétiennes ont largement contribué. Contrairement à l’expérience juive, cette vision progressive de la chrétienté est encore embryonnaire et ne fait pas l’objet d’un consensus parmi ses adhérents.

Au vu des derniers développements géopolitiques qui bouleversent la planète, le temps est néanmoins propice pour s’inspirer de ces deux exemples. Au lieu de livrer un combat d’arrière-garde contre le déclin de l’Occident qui se dessine, ne faudrait-il pas tenter de maximiser – sans l’imposer – l’influence que peuvent nous procurer les acquis matériels, scientifiques, éducatifs ainsi que les valeurs spirituelles et morales qui les accompagnent ? Ils pourraient ainsi être mis au service d’un avenir plus harmonieux dans un monde globalisé et interdépendant tout en abandonnant toute visée impérialiste dont les objectifs sous-jacents, purement matérialistes et de puissance, ont trop souvent été occultés par un discours aux prétentions civilisatrices sinon altruistes.

Le déclin de l’Occident est-il inexorable ? Le récent vote à l’ONU d’une motion condamnant l’agression de l’Ukraine par la Russie, remportée par une majorité des Membres mais sans réunir le soutien de représentants d’une majorité de la population mondiale, démontre que l’Occident et les pays développés qui le soutiennent ne représentent déjà plus une majorité de l’opinion publique mondiale. Dans cette situation un choix décisif devra s’imposer : soit, s’arcboutant sur leur puissance économique et militaire ainsi que sur leurs richesses accumulées, les pays développés occidentaux et assimilés agiront par la force et l’intimidation pour protéger leurs privilèges, soit, ils changeront de stratégie pour épouser l’exemple des « minorités créatives » citées ci-dessus.

La première alternative conduit à la disparition de l’hégémonie du monde développé, dont la survie est lourdement tributaire de son unité ; or, dès aujourd’hui, cette unité est remise en question. La démonstration en est faite par les divergences entre l’Union Européenne et ses partenaires américains ou asiatiques, ou par les tensions au sein de sous-ensembles comme l’UE. Qu’il s’agisse de différends qui surgissent à propos de la guerre en Ukraine, des flux migratoires, du réchauffement climatique, des trajectoires démographiques, des tensions sociales ou politiques, etc., chacun, dans ce schéma, est incité à privilégier ses propres intérêts économiques ou stratégiques au détriment du bien commun.

Il est difficile de prévoir quel incident sera la cause d’une crise qui conduirait au démantèlement de l’ordre mondial actuel qui a si bien servi la minorité qui en a principalement bénéficié. Ce système est mis constamment sous pression par l’explosion des inégalités ; il est fragilisé de surcroît, par le déséquilibre entre le privilège exorbitant du dollar et l’incomplétude de l’Union Economique et Monétaire qui devient d’autant plus inquiétant suite à la hausse des taux d’intérêts et la résurgence de l’inflation. Les récents efforts accomplis pour renforcer la cohésion de l’OTAN et la solidarité des Pays Membres de l’UE envers l’Ukraine cachent des désaccords profonds ; ils sont loin d’être suffisants pour réconcilier les intérêts géostratégiques des Etats-Unis – tournés vers la Chine et la zone Indopacifique – avec ceux de l’UE en quête d’assurer prioritairement la fiabilité et l’indépendance de ses approvisionnements.

L’alternative consiste pour l’Occident à se reconnaître comme une « minorité créative » responsable, visant à apporter au monde entier les bienfaits de sa prospérité. Cela implique de gommer ses différences internes ; celles-ci sont superficielles comparées aux valeurs communes que le monde développé – et l’ensemble de la planète – ont intérêt à protéger. Ainsi, il faut cesser d’imputer aux Etats-Unis des motifs purement matérialistes dans leur politique d’assistance à l’Ukraine, alors que deux fois au cours du XXème siècle ils se sont portés au secours des démocraties européennes. Un retrait de leurs forces de l’Europe laisserait l’UE totalement exposée à une désintégration rapide et irréversible, offrant à Vladimir Poutine une victoire le comblant bien au-delà de ses plus folles espérances.

En conclusion, c’est vraisemblablement dans la catégorie des vœux pieux qu’il faudra ranger l’idée d’émuler les adjurations du Prophète Jérémie et du Pape Benoît XVI. Faudra-t-il une fois de plus que ce soit la peur qui stimule, comme dans le cas de la résurrection de l’OTAN, la capacité de l’Occident à agir dans l’intérêt bien compris de sa population ? Les risques sont pourtant étalés au grand jour ; il est de la responsabilité de ceux qui gouvernent – ainsi que de tout détenteur d’une parcelle de pouvoir ou d’influence – d’éviter les souffrances que les multiples défis qui nous confrontent sont en passe de nous infliger. Il incombe à l’Europe et à sa civilisation millénaire de relever ce défi existentiel, sous peine de disparaître, à l’aune de toutes les grandes civilisations qui nous ont précédés sur la surface de la terre.

Bruxelles, le 3 juin,  2022