Lorsqu’il y a deux semaines Anne Hidalgo a qualifié Eric Zemmour de « guignol » elle a fait l’objet de quolibets ou de remarques désobligeantes à propos de l’usage qu’elle faisait de cette expression. Pourtant, elle a tapé juste car le polémiste habille son langage d’un verni  granguignolesque pour manipuler ses auditoires et ainsi se faire pardonner ses outrances qui, comme le fait la candidate du PS, devraient être fermement condamnées. Même les illustres commentateurs qui s’égosillent sur les plateaux de TV, trouvent plus facile de se faire les arbitres du bon usage de la langue française que de risquer leur réputation en appuyant une candidate qui languit dans les sondages ou jeter l’opprobre sur une personne indigne de se présenter à la présidence de la République ou d’en exercer la fonction.

Que Zemmour soit un guignol au sens étymologique du terme ou « fasse le guignol » pour faire passer son message ringard, à la manière du « fou du roi » qui pouvait se permettre de tout dire, cela ne lui confère aucune  légitimité pour prétendre  se qualifier pour exercer la magistrature suprême, aussi brillantes soient ses qualités de polémiste que d’aucuns lui reconnaissent.

Partant donc du constat que Zemmour est un (ou fait le) guignol, j’en conclu qu’il ne se présentera pas  à l’élection présidentielle. La raison essentielle en est qu’il sait pertinemment ne pas pouvoir être élu face au Président sortant et que son ego l’empêchera de prendre le risque se voir attribuer un statut de « perdant ». Au contraire en retardant son retrait le plus longtemps possible, il peut continuer à faire durer le suspense tout en préservant une capacité d’influenceur clé dans la suite de la campagne, restant de ce fait au centre de l’attention médiatique où, de toute évidence, il se complait et en retire une jouissance pleinement assumée,

Il est d’ailleurs curieux que cette hypothèse d’un retrait de Zemmour ne figure pas dans les scénarios savants des politologues et autres gurus, alors que cette éventualité change tout : en effet, sur base des derniers sondages un retrait de Zemmour mettrait en jeu la récupération des votes d’un nombre significatif d’électeurs (autour de 17%). Zemmour se ferait un plaisir de monnayer fort cher son soutien y compris en exigeant des promesses de sièges non opposés au législatives, pour récompenser ses soutiens déçus de son retrait. Cela peut expliquer la réticence de certains candidats à s’opposer frontalement (jusqu’à présent) au polémiste. On peut légitimement se demander si cette situation ne favorise pas les compromissions, ce qui est la cause du dégoût de l’électeur et à l’origine de l’abstention croissante des français lors de récents scrutins.

En cas de retrait, on peut déjà anticiper la délectation de Zemmour se vautrant dans la position de « faiseur de roi », totalement libéré de toute limitation de « « temps de parole » ou de « dépenses de campagne », lui assurant, sans efforts, les faveurs des médias en quête d’audience. La curée sur le vote Zemmour se répartirait vraisemblablement entre l’abstention, Marine Le Pen et le candidat LR. Quel que soit ce dernier, on peut penser qu’au moins 45% des voix exprimées retourneront  à la candidate du Rassemblement National ce qui, additionné à son socle stable, devrait lui valoir une place assurée au deuxième tour et une nouvelle défaite. Seule la désignation, considérée comme peu probable à ce stade, d’Éric Ciotti (de loin le meilleur candidat lors du premier débat sur LCI) comme représentant des LR, pourrait attirer une grande majorité du vote Zemmour, mais au risque de perdre des voix sur son aile gauche, tentée de se réfugier sous l’aile plus confortable d’Emanuel Macron.

D’autre part, une déclaration de Zemmour à la candidature (hypothèse majoritaire au moment d’écrire) serait loin d’être une aubaine car, dans leurs campagnes respectives, les candidats de droite doivent anticiper les reports de voix au deuxième tour ce qui implique quasi mathématiquement, la capacité d’attirer le vote Zemmour. Cette problématique est d’autant plus difficile à gérer qu’il se développe un  consensus prévoyant l’implosion du LR au cas où, pour la troisième fois consécutive (comme Marine Le Pen), il échouerait à occuper l’Elysée.

En conclusion, l’analyse ci-dessus semble favoriser aujourd’hui l’hypothèse d’une réélection d’Emanuel Macron dans tous les cas de figure envisagés ; celle-ci reste néanmoins, à 5 mois du premier tour, largement tributaire d’évènements dont personne n’a la maîtrise en ce compris les menaces d’une crise géopolitique, financière, sociale ou une aggravation de la crise sanitaire dont la survenance pourrait aussi bien ruiner que renforcer les chances de réélection du Président.

Tout ce qui précède n’est évidemment que pure « politique fiction », mais il me semble qu’elle n’a ni plus ni moins de mérite que les élucubrations des commentateurs politiques qui nous abreuvent de leur savoir. Cette perspective ajoute simplement une alternative qui a été largement ignorée jusqu’à présent.

Bruxelles, le 12 novembre 2021